coeur de PloumanachJe prolonge ici la réflexion que j'avais entamée le 2 avril dernier sur mon blog www.jmtesseron2016.canalblog.com avec mon article "Pape François: l'amour contre l'enfer."

Foin des notions de faute et de culpabilité dont nous autres chrétiens sommes accusés de faire nos délices, c'est bien l'amour qui culmine pour nous.

"Felix culpa", c'est par ces mots que m'apostrophait systématiquement et ironiquement une sorte de gourou de management en entreprise dont j'ai été obligé à suivre les "stages", et qui m'avait classé comme archétype du "chrétien de gauche". Besoin commode mettre des étiquettes sur les autres, auquel il est difficile de résister, même si l'on revendique "en même temps" (comme dirait Macron) d'être un consultant "bienveillant" en entrepreneuriat, "empowerment", leadership et "transformation institutionnelle", et j'en passe. Avec "Felix Culpa", il faisait référence au chant "L'Exultet" par lequel toute l'Église annonce la résurrection du Christ lors de la vigile pascale: "Ô heureuse faute qui nous valut un tel Rédempteur!"; il cherchait ostensiblement à m'offenser ainsi devant mes collègues, voire à susciter une réaction mal contrôlée, mais cela ne faisait que m'amuser et m'inciter de la pitié, car visiblement il n'avait rien compris.

 

DSC_0682Dans mon article du 2 avril, j'aurais dû aborder le Cantique des Cantiques de la Bible, "le plus beau chant de Salomon", comme il est dit en son premier verset. Les mots "aimer", "amant", "amour", y abondent. "Son étendard sur moi c'est l'amour... oui, je suis malade d'amour... je chercherai celui qu'aime mon être... oui, l'amour est inexorable comme la mort... les eaux multiples ne pourront éteindre l'amour" (je prends ici la belle traduction d'André Chouraqui). J'ai eu le bonheur, chèrement payé, de participer en 1973 à la célébration de la Semaine Sainte au Centre Dominicain de la Sainte-Baume. Le cantique des Cantiques y était au cœur, et m'a marqué pour toujours. Curieusement, il est rarement évoqué lors des célébrations de l'Église, sauf lors des mariages, où il est souvent choisi comme lecture par les mariés.

Mais il faut maintenant en venir aux Évangiles, le sommet de la Bible, où Dieu s'est fait connaître de la façon la plus proche.

Les Évangiles, c'est indubitable, mettent au premier plan l'amour, don de Dieu totalement gratuit et définitif pour les hommes, qu'il appelle à entrer à leur tour dans cette modalité suprême de l'être. Les mots "amour" et "aimer" sont foisonnants.

 

Jésus selon PasoliniAinsi, je reprendrai quelques phrases célèbres de Saint-Jean dans son Évangile:

"Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'au bout."

"Qu'ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m'as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m'as aimé."

"Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c'est celui-là qui m'aime; et celui qui m'aime sera aimé de mon Père; moi-aussi, je l'aimerai, et je me manifesterai à lui."

"Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime."

"Voici ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres."

"Mon commandement, le voici: aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés"

et la question de finale de Jésus qui s'adresse en fait à chacun de nous: "Simon, fils de Jean, m'aimes-tu vraiment?"

 

 

profession de foi de PasoliniOn notera au passage que le onzième commandement donné par Jésus la veille de son supplice, un "commandement" d'amour, vient s'ajouter aux dix autres qu'avait reçus Moïse sur le mont Sinaï, et qu'il en constitue en quelque sorte la récapitulation suprême qui les dépasse tous.

Mais Jean n'a pas le monopole. Ainsi, on peut également citer Matthieu ("Celui-ci est mon fils bien-aimé, en lui je trouve ma joie"), Luc: "ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu'elle a montré beaucoup d'amour", et Marc, où Jésus dit: "Voici le premier des commandements: Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là."

Et cela continue avec Saint-Paul ("S'il me manque la charité, s'il me manque l'amour, je ne suis qu'un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante"... "L'amour supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout, il ne passera jamais.") et Saint-Pierre ("Vous tous, enfin, vivez en parfait accord, dans la sympathie, l'amour fraternel, la compassion et l'esprit d'humilité."

Au fil de l'histoire de la chrétienté, le vocabulaire a évolué.

Ainsi, on a vu apparaître avec Saint-Paul le mot "charité". C'est du moins la traduction en français, car en grec "amour" et "charité correspondent, si je ne me trompe, au même mot: "agapé" (je suis désolé de ne pouvoir utiliser les caractères grecs, n'ayant pas su les faire apparaître).

Mais en français moderne, "charité" a un sens communément admis qui est différent. Le Petit Robert la définit tout d'abord comme la "vertu théologale qui consiste dans l'amour de Dieu et du prochain en vue de Dieu", puis en sens courant comme "bienfait envers les pauvres"; pire encore, la définition se termine en donnant comme synonymes "complaisance" et "condescendance". Interrogez quelqu'un au hasard dans la rue et demandez-lui ce que signifie "charité", je doute fort qu'il réponde "amour".

 

Pape François - CopieIl y a aussi le mot "miséricorde", qui est de plus en plus employé, surtout depuis qu'en l’année jubilaire 2000 le Pape Jean Paul II a décrété que le deuxième dimanche après Pâques serait désormais celui de la miséricorde divine; tiens, justement, cette année, c'est le 8 avril, vous vous doutez bien que ce n'est pas un hasard si j'écris cet article aujourd'hui. Plus encore, le Pape François a institué par une bulle un "Jubilé Extraordinaire de la Miséricorde", qui s'est tenu toute une année du 8 décembre 2015 au 20 novembre 2016, en la justifiant de la façon suivante: "La miséricorde, c’est l’acte ultime et suprême par lequel Dieu vient à notre rencontre. La miséricorde, c’est la loi fondamentale qui habite le cœur de chacun lorsqu’il jette un regard sincère sur le frère qu’il rencontre sur le chemin de la vie. La miséricorde, c’est le chemin qui unit Dieu et l’homme, pour qu’il ouvre son cœur à l’espérance d’être aimé pour toujours malgré les limites de notre péché."

 

Rembrandt_Père miséricordieuxLe mot "miséricorde" n'est pas nouveau et on le trouve dans la Bible. On le trouve dans les Évangiles, mais aussi dès le livre de l'Exode de la Première Alliance au chapitre 34: "Le Seigneur, miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté, qui reste fidèle à de milliers de générations, qui supporte la faute, la révolte et le péché..." A l'origine, "miséricordieux" est une traduction du mot hébreu très fort qui signifie "saisi aux entrailles." On le trouve également dans des textes de la Bible écrits en grec. Le Vocabulaire Théologique Biblique précise que "les traductions françaises des mots hébreux et grecs oscillent de la misère à l'amour, en passant par la tendresse, la pitié, la compassion, la clémence, la bonté et la grâce".

Personnellement, même en sachant tout cela, et bien que cela ne fasse peut-être pas plaisir à beaucoup, je n'apprécie pas cet usage du mot "miséricorde."

Je crains qu'il ne soit mal compris, car il ne correspond pas à l'usage courant, et, nous a rappelé Albert Camus, "mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde". Le Petit Robert n'indique-t-il pas pour "miséricorde": "sensibilité à la misère, au malheur d'autrui" et "pitié par laquelle on pardonne au coupable"? Ce qui nous ramène malencontreusement une nouvelle fois aux notions de faute et de culpabilité dont nous autres chrétiens sommes soupçonnés de faire nos délices, alors que pour le Christ c'est bien l'amour qui doit culminer pour nous.

Et puis, le mot "miséricordieux" me fait immanquablement penser au Coran, où il termine tant de versets des sourates sous la forme "Allah est celui qui vous accorde sa miséricorde", après d'autres versets qui ne m'incitent pas à en être aussi sûr. En revanche, bien que je l'aie lu de façon très attentive et très détaillée, je n'ai trouvé que très rarement "amour" dans le Coran: seulement deux fois, à vrai dire: "Dis: Si vraiment vous aimez Allah, suivez ma voie. Allah vous aimera et vous pardonnera vos péchés. Allah est celui qui pardonne et qui est miséricordieux" (sourate III "Al-'Imran", verset 31)" et "Craignez votre Dieu et demandez-Lui pardon! Car mon Seigneur est enclin à la miséricorde. Il est aimant" (sourate XI "Houd", verset 90).

 

Dieu-est-amour2Pour conclure ces réflexions, c'est bien le mot "amour" qui me semble correspondre le mieux à ce que le Christ est venu nous annoncer pour nous aider à bâtir de belles vies.

L'Église aurait-elle peur du mot "amour"?