Sylvie PetinDans le document qui suit, publié dans le courrier des lecteurs du journal Le Monde, Sylvie Petin, philosophe et Présidente du Forum Universitaire de l'Ouest Parisien (FUDOP), fait le lien entre les tragiques événements survenus en France le 23 mars et les travaux de René Girard;

Ce texte est mis en ligne ici avec l'accord de Sylvie Petin, que je remercie.

"Le sang des justes coule à nouveau dans notre pays et notre communauté française est une fois de plus saisie d’effroi.

De nouveau, ce vendredi 23 mars, le sacrifice eut lieu.

René Girard, philosophe et anthropologue français mort en 2015, ne nous donnerait-il pas des clés pour comprendre ces nouveaux crimes de Trèbes et de Paris et les graver dans notre Histoire! 

Le même jour, étaient assassinés Mireille Knoll, Jean Mazières, Christian Medves, Hervé Sosna et sauvagement égorgé Arnaud Beltrame.

Cinq victimes, cinq innocents de toutes fautes autour desquels s’est réunie notre communauté nationale, prouvant ainsi la fonction sociale du sacrifice : renforcer l’unité de la communauté vécue, alors, comme un vaste clan familial.

Si tous sont innocents, leurs statuts de victime fondamentalement différents sont éminemment complémentaires.

Mireille KnollMireille Knoll, cette victime émissaire, nécessairement coupable aux yeux de ses assassins, ces islamistes forcenés, parce que juive et donc bêtement supposée riche, est surtout victime de leur frustration, insatisfaits qu’ils sont dans leur rapport de rivalité avec les sociétés occidentales.

Ne nous trompons pas ! La racine de leur terrorisme ne nait pas d’un désir d’afficher une différence, elle se nourrit au contraire de leur désir pathologique et frustré de convergence et de ressemblance avec l’Occident.

Arnaud BeltrameL’autre visage de la victime est celui d’Arnaud Beltrame.
En ce temps de « Semaine sainte », est-il excessif de rapprocher son acte de celui du Christ ? Actif, responsable, autonome, il subvertit volontairement le mal, renverse l’ordre prévu par son assassin et fait surgir, dans ce théâtre de peur et de haine qu’était alors le supermarché de Trèbes, la confiance et l’amour.

Ainsi se reconnaît le visage du héros !

Le sacrifice eut lieu ; celui d’innocents, de victimes émissaires et du sacrifié volontaire et conscient de l’être.

René Girard« Il y a un mystère du sacrifice » écrit Girard dans La violence et le Sacré ; par lui, la victime innocente devient sacrée ! N’est-ce pas cette transfiguration que nous avons ressenties lors de l’hommage aux Invalides ?

Laissons maintenant l’institution judiciaire user de ses procédés curatifs ; c’est elle qui évite aux peuples civilisés de se laisser contaminer par la violence et l’escalade cataclysmique de la vengeance.

La violence et le sacréRelisons René Girard, il nous permet de mieux comprendre ce qui se joue dans cette tragédie moderne :

« La violence essentielle revient sur nous de façon spectaculaire, non seulement sur le plan de l’histoire mais sur le plan du savoir. C’est pourquoi cette crise nous convie, pour la première fois, à violer le tabou que ni Héraclite, ni Euripide en fin de compte n’ont violé, à rendre pleinement manifeste, dans une lumière parfaitement rationnelle, le rôle de la violence dans les sociétés humaines » (René Girard  La violence et le Sacré )."

Sylvie Petin, philosophe (Boulogne-Billancourt)