Per Jakez HeliasLe beau pays de Bretagne compte nombre d'immenses écrivains, ainsi que de très grands conteurs, tels que l'illustre Per-Jakez Helias.

Les Bretons cultivent également un humour certain, et ne dédaignent pas d'ironiser sur eux-mêmes, du moins s'ils sont entre eux et s'ils se sentent en confiance. Il s'ensuit alors de joyeuses réunions, généralement agrémentées par des boissons du cru.

Les chansons traditionnelles fourmillent de plaisanteries assez lestes, où chanteuses et chanteurs s'emploient à brocarder d'autres Bretons, avec pour victimes principales les bourgeois et le clergé. Il ne faut pas oublier qu'il y a, et cela reste très vif de nos jours, la Bretagne rouge et la Bretagne blanche.

Un bonne partie sous-jacente des plaisanteries s'applique aux particularités des Bretons. Si la Bretagne est unie vis-à- vis de l'extérieur, elle se compose en réalité d'un nombre important de broiou. Encore récemment, chaque bro avait des costumes particuliers, subdivisés de plus selon que l'on était jeune ou vieux, marié ou non, pauvre ou riche, et on pouvait même identifier la provenance d'un Breton à son accent, qu'on sait reconnaître si l'on est un tant soit peu expérimenté.

Quand on rencontrait un Breton ou une Bretonne, on savait donc instantanément à qui on avait affaire.

 

Pont L'AbbéMais chaque pays a également ses particularités de caractère et de comportement.

Par exemple, les femmes du pays Léon (autour de Saint-Pol de Léon) dansent de façon modeste et réservée avec de petits pas et en regardant le bas de leur tablier qu'elles touchent de leur doigts, tandis que dans le pays bigouden (dont la capitale est Pont L'Abbé) se livrent à des gavottes bigoudennes énergiques et endiablées.

Pour tous les autres Bretons, Bigoudens et Léonards ont un point commun prononcé: ils passent pour être très près de leurs sous.

Ne dit-on pas qu'on reconnait dans un bourg un Léonard à ce qu'il marche toujours les yeux vers le sol, dans l'espoir de trouver une piécette qu'un maladroit aurait laissé tomber par mégarde.

 

Saint-Pol de Léon_Saint-Paul-AurelienAprès avoir décrit ces caractéristiques, sans lesquelles il serait difficile de comprendre la suite, je vais vous donner deux exemples d'humour breton.

Je les tiens de mon grand ami et indéfectible compère Michel, avec qui nous avons appris à sonner de la bombarde et du biniou koz à partir de 1973 (voir l'article "Musicien breton traditionnel", que j'ai publié le 2 septembre 2016 sur ce blog).

Suite à un changement de résidence pour des raisons professionnelles, Michel est désormais bigouden, après avoir été précédemment léonard. Il sait donc de quoi il parle.

 

La première histoire raconte la rencontre d'un Bigouden et d'un Américain.

Le Bigouden est en train de cultiver son jardin au bord d'une route, quand vient à passer en trombe un Américain au volant d'un puissant bolide. Une soudaine embardée voit son véhicule se retourner. L'Américain est quasiment mort, vidé de presque tout son sang. Le SAMU et les pompiers arrivent très rapidement et veulent l'évacuer vers l'hôpital de Pont L'Abbé, pour tenter la perfusion de la dernière chance. Mais une rapide analyse révèle que l'Américain a un groupe sanguin extrêmement rare. Mais, le pire n'étant jamais sûr, il s'avère que par un hasard encore plus miraculeux le Bigouden a le même groupe sanguin.

Tout le monde part à l'hôpital, et une prodigieuse opération sauve la vie de l'Américain.

Quelques jours après être sorti de l'hôpital, l'Américain vient trouver son sauveur, l'assure de son amitié éternelle, et lui remet en cadeau un chèque de 100 000 dollars.

Deux ans plus tard, l'Américain repasse tout près de chez le Bigouden, et le même accident survient, avec des conséquences identiques. L'opération est à nouveau réussie, et l'Américain sauvé une deuxième fois.

Il revient alors voir le Bigouden, et lui dit: "Merci".

Le Bigouden s'étonne:

"Comment, mais la première fois vous m'aviez donné 100 000 dollars, et là pas la moindre pièce. Comment est-ce possible?"

"Ah mais c'est tout différent depuis ma première opération. Depuis, j'ai du sang bigouden dans les veines."

 

La deuxième histoire est un peu plus subtile. On peut intervenir les rôles du Bigouden et du Léonard, selon le bro auquel on est apparenté.

Comme je vais me créer une certaine inimitié, j'ai pris l'option où le Bigouden est le plus à son avantage.

Il s'agit de deux amis, un Bigouden et un Léonard, qui se rencontrent un dimanche matin vers 10h15 sur la place de l'église. Comme ils ne se sont pas vus depuis longtemps, ils commencent à échanger des nouvelles avec grand plaisir.

A 10h30, les cloches sonnent pour annoncer le début de la messe.

L'histoire se déroulant à l'époque où la Bretagne était imprégnée de religion, les deux amis décident d'aller ensemble à la messe pour célébrer dignement leurs retrouvailles.

L'office se déroule à la perfection, jusqu'au cruel et redoutable moment de la quête, juste après l'homélie (autrefois, on disait le sermon).

Une quêteuse tend sa corbeille vers les deux amis.

Le Bigouden, qui est le plus proche, sort avec réticence d'une poche son porte-monnaie, en inspecte le contenu avec circonspection et en le cachant de son autre main, pour finir par en extraire une pièce de 20 centimes d'euros qu'il place généreusement et avec une certaine ostentation dans la corbeille.

Le Léonard sort à son tour son porte-monnaie, l'examine avec encore plus d'attention, et finit par dire à la quêteuse: "on est ensemble".