Jean RouaudDans une tribune au journal Le Monde, Jean Rouaud, prix Goncourt 1990 pour "Les champs d'honneur", revient sur l’altercation entre le chef de l’État et un jeune en marge des commémorations de l’appel du 18 Juin.

Cher Manu,

Ou plutôt très cher Manu, si on considère la folle montée des enchères qui accompagne votre mandat, au point que le gel des aides personnalisées au logement (APL), après la ristourne de 5 euros, a un côté tirelire en céramique rose comparé aux cadeaux somptueux offerts aux puissants.

En même temps, on a compris que 5 euros, c’était du «pognon» (en gros, l’argent que les enfants économisent pour la fête des mères), et que les cadeaux fiscaux, les dividendes, les salaires pharaoniques, c’est de l’investissement, du ruissellement, comme le bouquet final du feu d’artifice du 14-Juillet, quand des ombelles étincelantes se déversent au-dessus des campeurs ébahis qui resteront un jour de moins, parce que d’année en année le budget vacances est de plus en serré. Du moins pour ceux qui ont encore la chance de partir.

font chierSémantiquement, «pognon» fait vieux, plus du tout utilisé, mais c’est sans doute voulu, puisque tout est passé au pesoir de votre propagande. Que les aides aux démunis coûtent du blé, une blinde ou un bras, les démunis, ça risquait de leur parler. Ce n’était donc pas à eux que le message s’adressait. En langage crypté, «pognon» vise directement les nantis, qui ont toujours, sémantiquement, un train de retard quand ils se la jouent peuple. Un peu comme ce candidat à la présidentielle qui allait toujours faire ses courses à Prisunic. Et même à «Prisu», s’il s’était vraiment lâché. Ce qui lui a coûté votre place.

Ce sont les mêmes, nantis, vieux et bien-pensants, tous honnêtes gens, c’est-à-dire gens de grands biens, qui, au nom des valeurs (sonnantes et trébuchantes), refusaient jadis catégoriquement toute idée d’impôt sur le revenu, qu’ils considéraient comme un «vol de la propriété» – « e secret des fortunes violé», s’étranglait l’ignoble Thiers –, et qui trouvent aujourd’hui insupportable, inconcevable, inenvisageable, et pour tout dire scandaleux, d’aider leur prochain sous prétexte que tous ces assistés ne seraient pas fichus de se débrouiller par eux-mêmes.

C’est la grande loi naturelle du monde, que chacun soit récompensé selon son mérite. Celui de vos commanditaires est-il grand d’être nés pour la plupart une cuillère dorée dans la bouche ? De plus, on ne voit pas en quoi il y aurait du mérite à avoir du mérite. Le méritant ne peut que se féliciter de sa chance d’être méritant. Ce qui ne l’autorise en rien.

 

Manigances d’oligarques

Macron tel quel nettoyéMais revenons au «prochain», le terme devrait vous sensibiliser. Vous avez dû l’entendre à la Providence. On le rencontre, souvenez-vous, dans l’Évangile. Il renvoie au proche, à celui qui est là, qui souffre tout à côté. Et normalement, si on lit bien le Texte qui fonde la chrétienté, si on veille à le «respecter» à la lettre, on ne laisse pas le démuni dans la rue, ni le migrant sur son radeau percé. C’est le B.A.-BA, même pas à discuter.

Cette cécité, destinée à ne rien voir de ce qui ronge le cœur et l’esprit, on la trouve pour mémoire chez Matthieu et Marc, qui rapportaient les paroles de leur étrange ami, et déjà Esaïe la dénonçait. A croire que c’est une constante chez les riches. L’argent rend aveugle. Et si ceux-là, par un geste inconsidéré d’humanité, en venaient à mettre la main à la poche, pour éviter tout dérapage charitable, on a créé dans les paradis fiscaux des poches étanches, hermétiques au salut collectif par la redistribution, en confiant à des algorithmes sans pitié le soin de brouiller les codes d’entrée.

 

Quel besoin d’un plan B pour la terre aussi longtemps que le plan A permet de gaver vos amis jusqu’à en crever. C’est bien sûr sa limite, mais comme Philippulus, le prophète fou de L’Etoile mystérieuse, vous serez célèbre pour avoir anticipé et accéléré la fin du monde. Il convient, sur ce point, d’accorder une mention spéciale à votre pathétique supplétif, préposé à la préservation des espaces, des espèces et du climat. On en fait le champion du monde des avaleurs de couleuvres. Ce qui est beaucoup lui accorder. Il n’a pas d’estomac.

Et maintenant, c’est la jeunesse que vous sermonnez, avec votre mentalité de pion de dortoir. La jeunesse s’en prendrait à votre olympique fonction. Laquelle jeunesse, si elle ne se conduit pas bien, n’aura pas ce beau costume qui est pour vous le mètre étalon de la réussite. Et qu’est-ce qui nous vaut ce courroux jupitérien ? La jeunesse vous aurait appelé Manu. Ce qui est tendre si vous vous rappelez la chanson de Renaud. «Eh déconne pas Manu, c’t’à moi qu’tu fais d’la peine.» Ce qui est objectivement vrai.

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Réfléchissez cependant. Il est possible que le respect que vous exigez, il vous reviendrait au contraire de l’exercer vis-à-vis de ceux qui vous ont mis à cette place et qui attendaient que vous respectiez votre parole. Car si on s’en tient à l’idée que vous vous faites de la représentation, et à l’image que vous en donnez, la fonction n’est rien d’autre que ce portemanteau qui vous suit partout et a du mal à s’ajuster à vos épaules. Rappelez-vous : «Y a comme un défaut.» Vous devez connaître, c’est un truc de vieux : Fernand Raynaud faisant remarquer à son tailleur que son «costume», qui plisse de tous côtés, ne va décidément pas.